Dans le Monde diplomatique de juin 2026 (n°867, p.28), le fondateur des éditions Agone, Thierry Discepolo, ausculte « le grand émoi des gens de lettres » causé par l’éviction d’Olivier Nora de la direction des éditions Grasset. Il ne profite pour remettre une nouvelle fois en cause le prestige de Gallimard en rappelant que « dès l’automne 1940, cette maison f[it] paraître ses livres sous la férule de l’écrivain fasciste Pierre Drieu la Rochelle », qui y accueillit « notamment l’ambassadeur antisémite Paul Morand, le pronazi Jacques Chardonne et le collaborationniste Robert Brasillach ; tandis que, dans le bureau d’à côté, Jean Paulhan éditait Albert Camus, André Malraux, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. »
Le terme « accueillir » n’a pas le même sens s’agissant des trois auteurs mentionnés, entre Morand, auteur Gallimard bien antérieurement, Chardonne qui ne le fut guère durant cette période (ou guère plus qu’avant) et Brasillach, qui l’avait été dans une faible mesure du début des années trente (dans La Nouvelle Revue Française) et qui le fut effectivement à nouveau pour un ouvrage en 1941, dont Discepolo donnait le titre (Le Procès de Jeanne d’Arc), dans sa Trahison des éditeurs (Marseille, Agone, 2011 ; troisième édition, 2023, p.193), en tant que publication visant à « satisfaire vulgairement les souhaits de l’occupant, à l’instar d' »un ouvrage sur Les Anciens Aryens« . Est cité dans la Trahison la déclaration suivante de Brasillach à son procès en janvier 1945 : « Je peux tout de même dire que la seule fois de ma vie où j’ai rencontré M. Gallimard, éditeur éminent aujourd’hui, c’est à l’institut allemand. »
Bien des passages du même livre pourraient être cités pour commenter « l’affaire Bolloré / Nora », dont :
– « […] reconnaissons au satrape breton sa franchise, qui remet un peu de clarté dans les relations salariales, sur la soumission aux impitoyables lois du profit et les raisons pour lesquelles sont convoités les médias, édition comprise » ;
– « L’histoire ne manque pas d’exemples où la réussite d’un changement (sinon, au contraire, le maintien d’un statu quo) tient à la capacité d’un groupe social à faire passer pour générales ses propres revendications et ses peurs, à mobiliser les plus dominés contre le danger que font peser les modifications du rapport de forces dans les sphères du pouvoir » (p.263).
Par ailleurs, notons qu’un autre article, dans le même numéro du Diplo, quelques pages plus haut, signale qu’un livre bien « plus riche » que celui que Michel Onfray vient de publier sur Proudhon a paru en 1943 chez… Denoël.




/http%3A%2F%2Fcontent8.flixster.com%2Fphoto%2F10%2F65%2F39%2F10653994_ori.jpg)